Carnaval, mardi gras, carnaval…

Ce n’est pas d’hier que les Montréalais célèbrent l’hiver. Bien avant la Fête des neiges, Igloufest et Montréal en lumières, il y avait des carnavals à Montréal. C’était bien sûr à une autre époque! Le Carnaval d’hiver de Montréal qui a eu lieu en février de 1883 à 1889, fut l’un des premiers grands événements festifs d’Amérique et a amené de nombreuses innovations qui ont marqué l’histoire de Montréal et celle du milieu des événements.
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C’est en 1882, lors du banquet du Montreal Snowshoe Club, que l’on évoque l’idée de créer un carnaval d’hiver à Montréal. Le projet a des objectifs sportifs et touristiques, car on désire attirer dans la Ville une clientèle de riches touristes américains. Ce n’est donc pas un événement populaire, mais plutôt une activité destinée à une élite.

Attirer les touristes américains
Toute l’élite anglophone montréalaise se mobilise. Les hôteliers, les commerçants et les propriétaires de compagnies ferroviaires appuient avec enthousiasme le carnaval. Dans le programme officiel de 1884, les publicités de ces compagnies sont éloquentes. Le Grand Trunk Railway (propriétaire du pont Victoria) invite les gens de Halifax, New York, Boston, Buffalo, Détroit, Chicago et même de St-Louis à venir au Carnaval en mentionnant que c’est le seul festival de ce type au monde.

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Le Delaware & Hudson Canal Railway (d’Albany dans l’état de New York) indique dans sa publicité que la route la plus courte de New York et du sud des États-Unis vers Montréal est la leur. Le magasin Henry Birks propose des bijoux souvenirs (épinglettes et broches) en forme de raquette ou de toboggan qui sauront ravir les voyageurs.

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L’année suivante, le journal anglophone Montreal Daily Star du lundi 26 janvier 1885 présente la liste de tous les touristes qui séjournent dans trois hôtels montréalais. L’Hôtel Windsor, le plus prestigieux, attire des gens de New York, Philadelphie, Boston et même de San Francisco. On y découvre un dénommé Milgaurd de France et un monsieur Williams d’Honolulu aux îles Sandwich (archipel d’Hawaï), le St-Lawrence Hall a sensiblement la même clientèle alors que l’hôtel Richelieu attire beaucoup de Canadiens français du Québec et des États-Unis, des New-Yorkais et même un visiteur du Kentucky. On peut aussi connaître le nom de tous les visiteurs étrangers qui demeurent chez des amis montréalais. Dans un autre article du même journal, un journaliste interviewe même un visiteur qui demeure au Venezuela.

Le journal La Minerve du 2 février 1885 évalue à 800 000 le nombre d’étrangers qui ont pris part au carnaval, ce qui semble excessif, car la population de la région de Montréal est d’environ 250 000 habitants.

Les principales activités
Outre la raquette, on y retrouve la glissade, le patinage, la promenade en traineaux, le curling de même qu’un jeune sport prometteur dont les règlements sont publiés en 1877 : le hockey.
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Toutefois, la principale attraction des carnavals est le château de glace situé au square Dominion (devenu Dorchester). Celui de 1885 a 160 pieds (49 m) de façade par 120 (35 m) de profondeur. Il est donc plus grand que le Château Ramezay et équivaut à la moitié d’un terrain de football. La tour principale s’élève à 100 pieds (30 m). Pour bâtir ce palace éclairé à l’électricité, ce sont 12 000 blocs de glace qui ont été utilisés.
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Il est aussi important de souligner que les châteaux de glace sont l’œuvre d’un architecte important : Alexander Cowper Hutchinson, concepteur des plans du Musée Redpath de l’université McGill et coréalisateur de ceux de l’hôtel de ville de Montréal. Dans la Ville, il existe aussi d’autres structures de glace dont une tour de Babel (Ice Condora) au Champ-de-Mars, un lion de glace (1885) ou un labyrinthe (1887) sur la place d’Armes face à l’église Notre-Dame.

Les événements les plus prestigieux du carnaval sont la mascarade sur patins, le grand bal de l’hôtel Windsor et surtout l’attaque du château de glace sous les feux d’artifice, qui est le clou du carnaval.
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Les Canadiens français
Ce n’est qu’à l’automne 1884, qu’un comité du carnaval de la partie est de la ville voit le jour. Toute l’élite francophone est représentée dont le maire Jean-Louis Beaudry. Devant le succès des deux premières éditions, on veut aussi attirer des touristes dans le secteur de la place d’Armes et de la Place Jacques-Cartier. Lors d’une réunion du comité, l’un des participants, le juge Louis-Onésime Loranger dit :
«Il faut prouver que la partie est n’est pas déshéritée et que toutes les belles choses du carnaval ne se voient pas seulement dans la partie ouest. Joignons-nous au mouvement qui se prépare. Tout ce qui se fait à Montréal doit se faire par les deux nationalités. Elles ne doivent pas se combattre, mais elles doivent s’unir : c’est par cette union que nous serons forts. Souscrivons de l’argent, si nous ne voulons pas souscrire, nous n’aurons rien» (La Minerve, 24 octobre 1884).
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La fin et les suites
Entre 1883 et 1889, il y eut deux années sans carnaval : 1886 à la suite de l’épidémie de variole de l’automne précédent et 1888 en raison du retrait financier des compagnies de chemin de fer.
Pourquoi met-on fin au carnaval d’hiver à Montréal? En raison de l’augmentation des coûts, des problèmes de financement et de la concurrence de villes américaines, principalement de Saint-Paul au Minnesota, centre important de transport ferroviaire, à compter de 1886. Il est important de noter que ce carnaval existe encore de nos jours.

Quelques années plus tard, en 1909, un nouveau carnaval est mis sur pied avec un palais de glace installé au parc Jeanne-Mance (Fletcher’s Field). Cet événement est éphémère comme plusieurs autres au cours des décennies subséquentes. Celui de 1938 fut un échec tandis que les quotidiens se moquèrent allègrement du palais de glace en le qualifiant d’«amas informe de blocs d’eau congelée», de «pâle résidu de frigidaire» ou de «honteuse rognure de banquise».

Le carnaval de 1961 se fera sans l’aval du maire Drapeau qui s’oppose à ce que Montréal concurrence le Carnaval de Québec relancé en 1954. Finalement, ce sera lors de la Fête des neiges de 1984 que les Montréalais pourront à nouveau admirer un véritable château de glace… et cet événement hivernal existe toujours pour le plus grand bonheur des Montréalais, petits et grands.